La voix à la radio donne à écouter et à voir

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La voix à la radio, crée des mondes particuliers, selon les qualités de timbre et les genres des émissions. Elle tisse avec les auditeurs des liens très forts. Comment vont-ils évoluer à l’heure où les voix se standardisent et que les radios, de plus en plus, deviennent des stations filmées ?
 
 
Une des caractéristiques principales de la voix à la radio est qu’elle est acousmatique, c’est-à-dire qu’on l’entend sans en voir la source. Marquées par des styles particuliers ou phonostyles qui dépendent le plus souvent des genres radiophoniques, les voix à la radio laissent la porte ouverte à l’imagination de l’auditeur. La radio filmée, qui se rapproche ainsi de la télévision, bouscule cette relation fusionnelle entre voix et radio.
 
 

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La radio, une voix qu’on ne voit pas et qui crée du lien

À la différence d’une tradition scripturale caractéristique de la presse écrite, la radio « jouera avec les ressources de l’oralité et du son, pour représenter un monde d’événements dont la présence se fait par le biais d’évocations produites par le son et la voix ». Lieu de l’expression orale par excellence, ce média se « médiologise », essentiellement autour de la voix installant ainsi un rapport particulier entre l’instance médiatique et le récepteur. Cette source sonore constitue dès lors une des principales caractéristiques identitaires de la radio et occupe, dans l’histoire du média, une place centrale jusqu’au point d’incarner le dispositif radiophonique.
 
Dans cet univers sonore « sans visualité », c’est aux auditeurs de mettre leurs propres images sur les voix et donner sens à ce qu’ils entendent. 
 
Le propre de la voix à la radio est son caractère « acousmatique » ; une voix « qu’on ne voit pas, qu’on entrevoit. Elle détermine le dispositif et impacte en conséquence la situation de la communication radiophonique étant donné que tout passe par la voix des divers protagonistes pour créer le lien avec l’auditeur. La voix s’avère porteuse d’informations, de connaissances et fonctionne comme instrument d’interpellation, voire d’engagement des auditeurs. Ainsi, privé de son corps, de ses gestes et de ses mimiques, l’animateur ne dispose que de sa prose et de sa prosodie pour établir le contact avec l’auditeur. Celui-ci, dans une situation acousmatique, est appelé à ne « plus écouter la parole mais la qualité de sa formulation, ses vibrations sonores, affectives, ses singularités. Non plus s’arrêter sur le sens des mots mais sur la tessiture de la voix ». Celle-ci donne en effet matière à des sensations auditives et participe de l’implication des publics en suscitant leur imagination et leur capacité créatrice. Dans cet univers sonore « sans visualité », c’est aux auditeurs de mettre leurs propres images sur les voix et donner sens à ce qu’ils entendent.
 
L’observation de l’interaction radiophonique entre animateur et auditeur renseigne en effet le « travail de la voix » et ses effets. Le choix du débit, de l’intonation, voire de la qualité de voix (soit masculine ou féminine), est prédéterminé par l’instance de production qui a ses propres intentions en ce qui concerne le rapport qu’elle souhaite tisser avec le public et la manière de l’intéresser. La voix revêt ainsi un rôle essentiel, celui de la relation ; « d’une intimité et d’une connivence intellectuelle, que ne connaissent ni la presse ni la télévision ». Par ses variations et sa mélodicité, le fonctionnement de la voix participe de la création d’un sentiment de proximité, d’intimité, voire de symbiose avec les auditeurs. 

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La voix et les genres radiophoniques, une variation de styles

La voix à la radio se caractérise par ses variations de fréquence (intonation), d’intensité (voix murmurée ou criée ; accent sur certaines syllabes) de débit (vitesse d’élocution), par la longueur des pauses mais aussi et surtout par son timbre. Le timbre, lié à des caractéristiques morphologiques génétiques, puis altéré physiquement par l’évolution de la vie (comme une mauvaise utilisation de sa voix ou l’usage du tabac),est l’identité d’une voix et a permis de marquer l’histoire de la radio mais également de la télévision (on peut citer Léon Zitrone, Macha Béranger ou, plus récemment, de Jean-Claude Ameisen).
 
Pour le journaliste et l’animateur, le phonostyle constitue un élément de distinction, voire de « création d’une image de marque ou d’un style personnel. Il illustre une des fonctions de cette « vive voix” par laquelle les paroles, bien au-delà de leur contenu informationnel, créent de la signification, de l’identification sociales ». Il est possible de mettre au jour différents styles ou phonostyles, en fonction des genres radiophoniques. 
 
Au-delà de ces caractéristiques individuelles, des analyses acoustiques menées sur des chroniques enregistrées sur France Info et France Inter, d’une part, et sur les mêmes textes lus par des personnes extérieures au monde de la radio, d’autre part, ont permis de montrer que le style radiophonique se différencie par trois aspects : de plus grandes variations de la mélodie, un plus grand nombre de syllabes accentuées au début des mots et, dans une moindre mesure, une plus grande articulation. Pour aller plus loin, il est également possible de mettre au jour différents styles ou phonostyles, en fonction des genres radiophoniques. Le phonostyle le plus stéréotypé est celui du commentaire sportif qui se caractérise par de grandes variations mélodiques et rythmiques, comme pour marquer les accélérations et ralentissements du jeu. 

 

 

La voix à la radio : standardisées et stéréotypes ?

D’une part, il existe des voix professionnelles, marquées par des phonostyles particuliers et, d’autre part, la force de la radio est également de pouvoir faire entendre les voix des non-professionnels grâce aux reportages faits à l’extérieur et aux émissions qui donnent la parole aux auditeurs.
 
Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a pour mission de veiller « à la défense et à l’illustration de la langue française », c’est-à-dire à la défense d’un français normé appelé par les linguistes « français standardisé » ou « français de référence ». Aujourd’hui, rares sont les voix connues qui présentent un accent régional à la radio en dehors des stations locales. Au niveau national, le journaliste politique Jean-Michel Aphatie (avec son accent du sud-ouest assumé) fait figure d’exception.
 
 
Cette question d’un style radiophonique uniforme pose également celle de la voix féminine à la radio. En effet, nous sommes loin des débuts de la radio où les femmes étaient exclues des antennes à cause de leur timbre de voix jugé irritant et de leur débit jugé trop rapide, mais il est certain que certains stéréotypes perdurent et, en particulier, celui de la nécessité d’une voix masculine pour contribuer au sérieux de l’information. Ainsi, pour la saison 2017-2018, les cinq principales émissions de radio matinales sont présentées par des hommes : Patrick Cohen (Europe 1), Yves Calvi (RTL), Nicolas Demorand (France Inter), Guillaume Erner (France Culture) et Jean-Jacques Bourdin (RMC). 
 

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La voix à la radio : vers une mise en scène de la radio ?

Alors que la voix à la radio est souvent imaginée (quand le locuteur n’est pas également connu à la télévision), la voix à la télévision (comme au cinéma et dans la vie de tous les jours) est fermement associée à l’image d’une et une seule personne, si bien que tout changement (par exemple, en 2005, l’acteur Bruno Cremer, malade, dut se faire doubler pour un épisode de Maigret) provoque chez le (télé)spectateur un sentiment de malaise. À la télévision, « les images confortent et confirment un sentiment du direct qui est né de la voix, qui est en permanence maintenu et entretenu par la voix ». Ainsi, la voix et l’image fonctionnent ensemble.
 
Avec l’installation de la radio sur tous les écrans, l’association de la voix à l’image, propre au dispositif télévisuel, s’impose aujourd’hui pour le médium radiophonique. 
 
Par ailleurs, avec l’installation de la radio sur tous les écrans, l’association de la voix à l’image, propre au dispositif télévisuel, s’impose aujourd’hui pour le médium radiophonique, invitant professionnels et chercheurs à réfléchir sur la nature même de ce média fondamentalement sonore. En France, comme ailleurs, plusieurs stations composent avec le numérique et s’adaptent aux nouveaux usages. Elles se regardent et s’exportent sur les réseaux sociaux et les plateformes YouTube et Dailymotion. Certaines chaînes de télévision choisissent même de diffuser des programmes radiophoniques captés en direct.
 
Longtemps qualifiée de « médium invisible », la radio se métamorphose et se donne à voir : « filmée », « visuelle » ou encore « télévisée », autant d’expressions qui traduisent d’ailleurs le processus de visualisation de la radio engagé par différentes stations depuis 2014, le cas d’Europe 1 est à ce propos assez significatif.
 
Les caméras dans les studios « offrent aux internautes la possibilité de voir en direct ou en différé ce qui se joue dans l’espace du studio ». Les auditeurs-internautes découvrent le studio, les animateurs, les invités voire pour certaines stations les coulisses de la production. Ainsi, montrer la radio ne remet-il pas en question le pouvoir de la voix, son unique présence et sa dimension imaginaire ? Quel rapport entretient ce média avec l’image et qu’apporte celle-ci réellement à la voix radiophonique ? Le processus de visualisation de la radio offre, en effet, un terrain d’observation et d’analyse pertinent pour saisir finement les permanences et les ruptures qui traversent ce média en perpétuelle mutation.